NEISSON: l’histoire d’un patrimoine martiniquais

Quand Doudou Brownsugar m’a dit que Madame Vernant- Neisson acceptait mon interview, j’ai d’abord cru à une blague. Comment cette grande dame pouvait accepter d’être interviewée par une débutante comme moi. J’ai d’abord été choquée, puis ensuite, impatiente et pour terminer stressée. Il fallait être à la hauteur de cette grande dame de la société martiniquaise.

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C’est une femme comme on en rencontre peu, je pense, dans sa vie. Un poto mitan. Une femme qui ne lâche rien. On aurait pu penser que de par son nom, elle était prédestinée à travailler dans le milieu du rhum agricole, mais malgré cet héritage patriarcal, elle a d’abord fait ses armes dans le milieu médical. Fondatrice du premier hôpital de jour à la Martinique et spécialiste des maladies parasitaires, puis du sida à l’hôpital de Fort-de-France elle voue une passion sans limite à ses patients. C’est une extraordinaire aventure humaine et intellectuelle.

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Mais à la mort de son père, c’est une évidence qu’elle doit reprendre le flambeau familial avec son fils Grégory à ses côtés. Elle doit alors basculer totalement de pôles d’intérêts. Elle doit réapprendre, voir apprendre de nouvelles choses et ce n’est pas une mince affaire. Parce que l’entreprise Neisson n’est pas qu’une affaire de famille. Cette entreprise encore familiale aujourd’hui fait partie du patrimoine martiniquais et est reconnue dans le monde entier pour sa qualité. C’est un énorme poids sur les épaules de cette femme qui l’avoue qu’étant une femme, elle a dû travailler deux fois plus dur que ses collègues masculins pour avoir sa légitimité. Mais loin de là, vouloir jouer les victimes, ce n’est pas son genre. Elle reconnaît l’augmentation du nombre de femmes dans le milieu des spiritueux, mais regrette qu’elles ne soient pas à de hauts postes, elle qui a été pendant 12 ans, présidente de l’AOC Martinique (décret du 5 novembre 1996).

L’appellation d’origine contrôlée que, seule, possède la Martinique est une grande fierté pour l’une de celles qui s’est battue pour que notre rhum ait ses lettres de noblesse. Elle fait partie de l’ancienne école et a un regard traditionnel sur notre eau-de-vie. Les aromatisations ou encore le finish, pour ne citer qu’eux, ce n’est pas pour elle. Son point de vue sur ce sujet est celui de l’excellence. Nous avons un produit unique, de qualité, qui mérite que seule sa qualité et sa spécificité soit mise en avant.

 

Malgré son amour pour la tradition, elle reconnaît, que la nouvelle génération est un plus indéniable pour l’évolution du rhum dans le monde. Leur regard neuf, leur audace et leur goût pour la nouveauté sans forcement toujours penser aux aspects négatifs permettent un renouveau. Les anciens producteurs, n’ont pas forcément toujours été à la pointe de la communication de ce produit si prestigieux ce qui fait qu’aujourd’hui certains considèrent le rhum, comme étant la boisson du pauvre en Martinique. La nouvelle génération de producteurs et leurs équipes tendent à inverser la tendance.

Travailler avec des plus jeunes, c’est aussi prendre la risque d’évoluer avec son temps par exemple en parlant de rhum bio. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le rhum bio pour les rhums Neisson, n’est pas une nouvelle lubie. Le père de Madame Neisson était sensible à l’environnement et aux produits chimiques, déjà à l’époque. Il était ingénieur chimiste de formation et cultivait déjà de manière raisonnée. Ce n’est qu’une suite logique de l’évolution de cette entreprise située dans le nord caraïbe de l’île, dans la commune du Carbet.

« Zépol carré » comme on surnomme ici, les rhums Neisson (à cause de la forme particulière de ses bouteilles), fête cette année ses 85 ans. 85 ans pour cette entreprise indépendante qui tout au long de ces nombreuses années a vu l’évolution du rhum agricole martiniquais se transformer en un véritable bijou, salué pour son excellence dans le monde entier.

A la fin de cette interview, je suis heureuse. Chaque professionnel du rhum, que j’ai eu la chance de rencontrer, m’a parlé avec amour de son métier, de sa passion, de son amour pour le rhum, ce produit de chez moi. Cette rencontre avec Madame Neisson est l’une des plus touchantes. Alors j’aimerais tout simplement souhaiter un très bel anniversaire à « zépol carré ». Je vous souhaite longue vie à vous et aux rhums agricoles martiniquais….

Thia